Se préparer à l'avenir
Le 22 janvier à Pougues-les-Eaux, la section grandes cultures de la FDSEA 58 tenait sa traditionnelle soirée avec pour thème le conflit en Ukraine.
Afin d'éclairer les céréaliers nivernais sur les conséquences du conflit en Ukraine sur les modèles agricoles français et européen, la section grandes cultures de la FDSEA 58 proposait une soirée dédiée, le 22 janvier à Pougues-les-Eaux. Pour décortiquer cet objet, Thierry Pouch, économiste, chef du service Études et prospectives de Chambres d'agriculture France, et chercheur associé au laboratoire Regards de l'Université de Reims Champagne-Ardenne, était convié. Pour rappel, il est coauteur avec Sébastien Abis et Arthur Portier, de l'ouvrage : « Russie-Ukraine : la guerre hybride », qui sera publié le 11 février.
En introduction du sujet, Jean-Charles Zwaenepoel, président de la section grandes cultures de la FDSEA 58, a précisé : « les accords du Mercosur sont à l'arrêt, mais cela ne veut pas dire que tout est gagné, d'autant plus qu'un autre choc est en cours avec le conflit en Ukraine. La question étant : quelles sont les conséquences de cette problématique pour nous ? ». Thierry Pouch a alors détaillé : « L'Europe devrait passer prochainement de 27 membres à 37, avec notamment l'entrée de l'Albanie, de la Roumanie ou encore de l'Ukraine. Mais pour ce dernier pays, la situation est légèrement différente car sa candidature semble accélérée par Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission européenne. Pour rappel, la candidature de l'Ukraine remonte à mars 2022, soit environ un mois après le début de la guerre. En décembre 2023, cette candidature est entrée en négociation ouverte, avec la volonté d'Ursula von der Leyen d'intégrer officiellement le pays à l'UE à l'horizon 2027-2028. À titre de comparaison, l'Albanie a proposé sa candidature en 2009 et les négociations ont débuté en 2020. En plus de cette accélération, si l'Ukraine entre dans l'UE, ce sera la première fois que l'Union intégrera un pays en guerre. Un fait inédit qui pose de nombreux problèmes. En effet, les États membres sont déjà divisés par cette candidature, à l'image de la Hongrie puisque l'intégration de l'Ukraine a et aura de grandes conséquences sur les marchés agricoles. À titre d'exemple, depuis le début de la guerre, les importations de l'UE depuis l'Ukraine ont augmenté, avec les premiers signes de crises agricoles en 2023 en Pologne, et une généralisation de cette problématique jusqu'à nos jours. En parallèle, l'agriculture ukrainienne a une grande place dans son développement et représente environ 15 % du PIB contre 1 % pour la France… Elle représente aussi 40 % des exportations mondiales. Elle n'est donc pas surnommée le « grenier de l'Europe » pour rien… ».
Spéculations et réalités
Thierry Pouch poursuit : « Pour l'avenir, nous pouvons émettre deux hypothèses : la division de l'Ukraine avec une partie russe et l'autre européenne, rendant la Fédération de Russie incontournable pour la production de blé – sachant que certains marchés sont déjà passés sous son drapeau comme celui de l'Algérie afin d'affaiblir l'Ukraine ; l'autre hypothèse c'est une entrée totale du territoire ukrainien dans l'UE, mais quid alors du conflit avec la Russie ? Cela étant, cette intégration totale offrirait une grande autonomie à l'UE en matière de soja notamment (et donc une certaine libération face à la dépendance qui est la sienne pour cette culture auprès des États-Unis) mais aussi pour les terres rares (convoitées aussi par la Russie). L'entrée de l'Ukraine dans l'UE pose aussi la question de la répartition du budget de la PAC, si elle accepte de se plier à cette dernière ou encore à la fiscalité… Pour le moment nous ne pouvons conclure quoi que ce soit puisque nous n'avons presque aucune certitude. La seule que nous ayons est que les négociations pour son entrée dans l'UE ont débuté et beaucoup de membres sont déjà réticents. Si les décisions sont complexes à prendre à 27, alors à 37 peut-être que ce sera encore pire voire impossible… Cette instabilité globale peut être fatale à l'UE puisqu'il y a un eurosepticisme grandissant ».
Après cet exposé, Anthony Iskandar, exploitant à Châteauneuf-Val-de-Bargis et ayant une ferme en Ukraine, a été invité à s'exprimer sur la situation. Il martèle : « Ce qui m'inquiète le plus aujourd'hui c'est qu'il n'y a plus de main d'œuvre là-bas. On ne le dit pas dans les médias, mais il n'y a plus d'Ukrainiens… Ils sont tous au front, et il y a d'innombrables morts. Alors, l'argent que l'on peut tirer de nos productions c'est très bien mais sans humains il n'y a plus rien, et les Ukrainiens sont en train de disparaître. Pour moi le problème est démographique, avec un pays qui n'a pas la même force à ce niveau que la Russie ». Après ce point sensible, il est revenu sur l'agriculture en elle-même et a évoqué des conditions d'exploitations plus simples qu'en France à tous les niveaux. Jean-Charles Zwaenepoel pointait : « En France un produit de désherbage pour le maïs est à environ 70 euros / ha minimum. Là-bas c'est 12 euros / ha… le coût de production n'est pas le même. La concurrence est donc forcément déloyale. À voir ce que l'avenir nous réserve, mais il semble peu réjouissant ».