« Mon sujet, c'est la souveraineté ! »
De passage dans la Nièvre à l'occasion de l'assemblée générale de la FDSEA 58, Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA, est revenu sur les dossiers agricoles prioritaires du moment.
Y a-t-il une raison particulière à votre participation à l'assemblée générale de la FDSEA de la Nièvre ?
Arnaud Rousseau : « Mon travail de président de la FNSEA c'est de faire la tournée des départements. Je le fais au moins une fois par semaine. Il y a plusieurs mois, le président de la FDSEA 58, Emmanuel Bernard, m'avait demandé d'être présent aujourd'hui, invitation à laquelle j'ai répondu avec plaisir ».
L'actualité agricole est pour le moins compliquée et tendue en ce moment. Vous avez eu ces derniers jours des mots assez sévères envers le Président de la République, par rapport aux positions qu'il a pu prendre, notamment sur le Mercosur. Où en est-on aujourd'hui ?
A.R. : « Lors du dernier Salon de l'Agriculture, en février, nous avions rencontré le Président de la République. Il nous avait alors dit très clairement que le Mercosur n'était pas acceptable en l'état et que la France ne permettrait pas que les choses aillent à leur terme sans des modifications substantielles du texte. Nous avons été très surpris que, le 6 novembre, du Brésil, pays avec lequel nous avons des différents sur le plan agricole, Emmanuel Macron exprime un avis “plutôt positif”, pour reprendre ses propres mots, tout en restant vigilant. Nous avons considéré qu'il s'agissait là d'un changement de posture. Qu'il se produise sans même nous en avoir parlé avant et, de surcroît, depuis un pays avec lequel le litige existe, cela a été vécu comme extrêmement provocateur et nous l'avons dit. J'ai d'ailleurs pu observer que, durant le week-end des 8 et 9 novembre, sa communication a changé et que, interpellé par un certain nombre de mes collègues en Occitanie, le 12 novembre, il a redit que, en l'état du texte du Mercosur, ce serait un “non” ferme de la France. Tout cela nécessitait des explications. Nous, nous pensons qu'il n'est pas possible de faire du commerce dans des conditions dans lesquelles il n'y a pas de réciprocité. Nourrir des vaches aux hormones ou des volailles avec des accélérateurs de croissance, c'est un modèle de production qui est interdit en Europe depuis plus de 25 ans. Donc, si c'est interdit en Europe, on ne l'importe pas d'ailleurs. Tout le monde peut le comprendre facilement. Il y a, par ailleurs, dans cet accord, quelque chose qui nous effraie : la clause de rééquilibrage. Elle dit que si l'Europe fait évoluer sa position et que cette évolution crée un préjudice pour les pays du Mercosur (Argentine, Brésil Paraguay, Uruguay, ndlr), ces derniers pourraient s'en prévaloir pour obtenir une compensation. Il y a là une sorte de “garantie de passif” qui nous poursuivrait et cela nous paraît extrêmement dommageable. J'observe d'ailleurs qu'il y a des gens qui sont favorables à l'accord du Mercosur mais très hostiles à cette clause de rééquilibrage, par ailleurs demandée par tous les nouveaux États qui souhaitent conclure des accords commerciaux avec l'UE. Dans ce cadre, je crois qu'on fait preuve d'une naïveté dangereuse. Néanmoins, nous sommes conscients que le Mercosur peut avoir des intérêts offensifs pour un certain nombre de secteurs, dont des domaines agricoles, mais vous aurez noté que tout le monde fait front commun parce que le sujet n'est pas de jouer les uns contre les autres, mais de dire que l'UE ne peut pas faire preuve de naïveté lorsqu'il s'agit d'échanges et qu'au même titre que les pays qui vont accepter nos produits le feront sur des standards qu'ils auront décidés, il nous appartient de faire respecter les nôtres. Aujourd'hui, la clause de sauvegarde n'est pas robuste. L'éventualité, évoquée par le Président de la République d'une mesure miroir, qui nous conviendrait, est remise en cause par cette clause de rééquilibrage, qui, juridiquement vient “enfoncer” l'éventualité d'une mesure miroir. Par ailleurs il y a l'union douanière, également évoquée par Emmanuel Macron, c'est-à-dire le fait que l'on puisse contrôler ce qui rentre sur nos territoires – ce qui n'est absolument pas le cas aujourd'hui, tout le monde fait que constat que nous sommes une passoire — cette union douanière ne se fera pas en trois mois et donc, pour nous c'est toujours non ! »
La question des éventuels contrôles soulève beaucoup de scepticisme dans les rangs agricoles. Fait-on véritablement preuve de naïveté dans ce domaine ?
A.R. : « Le scepticisme sur cette question n'est pas uniquement l'apanage du monde agricole : regardez ce qui s'est passé ces dernières semaines avec le site de vente en ligne Shein et son implantation dans un grand magasin parisien ! Tous les gens qui fabriquent en Europe font le constat que l'UE fait preuve d'une naïveté confondante et qu'elle impose des standards très élevés, mais qu'elle n'est pas fichue de les faire respecter sur des importations. On le voit en agriculture mais j'observe que de plus en plus de secteurs affirment qu'ils ne peuvent pas être mis en concurrence avec des acteurs qui produisent dans des conditions qui n'ont rien à voir avec ce qu'on nous impose. L'UE est naïve, l'Organisation mondiale du commerce (OMC) est malade, les États-Unis s'assoient sur elle depuis des lustres, et nous, on s'enfonce dans une vision idéalisée de la relation commerciale mais dans laquelle, à la fin, nous perdons notre boussole ».
Autre sujet d'inquiétudes : la hausse des coûts de production et notamment des engrais, en productions végétales. Le Gouvernement vient d'annoncer qu'il souhaitait agir face au Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) qui doit entrer en vigueur au 1er janvier 2026 et qui devrait renchérir ces engrais. Vous croyez qu'on peut obtenir des résultats sur ce plan ?
A.R. : « Le MACF pouvait sembler partir d'une idée intéressante mais la réalité, c'est qu'il a une conséquence sur l'augmentation des prix que ne peuvent pas supporter les agriculteurs, notamment les céréaliers – et c'est le cas dans la Nièvre – dont les résultats sont extrêmement dégradés. Le 12 novembre, le Président de la République a affirmé que la France était prête à porter une demande auprès des autorités bruxelloises pour retirer le volet agricole du MACF, ce qui nous convient. Mais soyons clairs : la France, seule, ne le peut pas, il faut que les autres États membres de l'UE bougent également. Apparemment, certains commencent à s'émouvoir de cette mesure. Mais il faut aussi rapidement que l'on s'interroge sur les raisons pour lesquelles nous sommes dépendants de ces importations. Mon sujet, c'est : qu'est-ce qui fera que demain, la recherche et l'innovation nous permettront, sur les engrais azotés, d'être moins dépendants des importations et de ne pas détruire notre industrie intérieure. C'est un problème complexe qui demande que l'on sursoit à ce MACF parce qu'on ne connaît pas les modalités d'application de cette taxe et on ne peut pas acheter de l'engrais en partant du principe qu'on nous en donnera le prix dans six mois, ça ne tient pas la route… Je ne perds pas de vue que le vrai sujet derrière tout cela, c'est la souveraineté ».
Est-on dans le même cas de figure pour les productions oléoprotéagineuses ?
A.R. : « Oui, parce qu'on met aussi des unités d'azote sur le colza. L'engrais c'est la nourriture des plantes. Quand vous privez quelqu'un de nourriture, qu'on soit sur du colza, du tournesol, du blé ou de l'orge, le résultat est le même. De toute façon, on ne pourra pas s'en passer ».
Vous avez prévu de vous rendre le 18 décembre à Bruxelles, lors du rassemblement des chefs d'États autour du Mercosur. Si les réponses apportées ce jour-là ne vous satisfont pas, à quoi devra-t-on s'attendre ?
A.R. : « Ce jour-là à Bruxelles, il sera question du Mercosur, du MACF mais surtout de la PAC qui est en négociations et dont ni le “squelette”, ni l'enveloppe ne nous conviennent. Il faut rappeler, à un moment où l'Europe vacille, que la Pac est l'une des premières politiques intégrées de l'Europe. Nous y serons pour faire passer un message et on espère qu'il sera entendu. Si ce n'est pas le cas, on avisera mais je crois que tout le monde a compris combien le secteur agricole était inflammable en ce moment. Regardez la manifestation des viticulteurs à Béziers le 15 novembre, regardez la situation des zones intermédiaires en grandes cultures, dans laquelle se trouvent notamment la Nièvre et une bonne partie de la Bourgogne-Franche-Comté, regardez la situation sanitaire en élevage (grippe aviaire, DNC)… Dans ces moments-là, on a besoin de se serrer les coudes et d'avoir une vision politique claire. C'est ce qui nous manque le plus aujourd'hui et c'est ce qu'on réclame au Président de la République. Il faut redire que, pour l'Europe, la souveraineté alimentaire est une question essentielle. Regardez ce que font les États-Unis, les Russes, les Chinois… L'Europe ne peut pas durablement faire preuve de naïveté si elle veut continuer à exister. On ne doit pas baisser les bras sur les questions de productions agricoles ».