Témoignage
Gagner en sérénité, mais rester prudent

Propos recueillis par Christopher Levé
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Louis Moreau, viticulteur à Beine, dans l'Yonne, fait part de son analyse sur la très belle vendange 2023. 

Gagner en sérénité, mais rester prudent
Pour Louis Moreau, viticulteur à Beine, cette belle récolte est une excellente nouvelle, notamment pour reconstituer des réserves.

La vendange 2023 en Bourgogne est excellente en volume, comme en qualité. Quelles seront les conséquences de ce bon résultat ?

Louis Moreau : « On fait partie des régions qui ont fait une belle récolte. Elle va nous aider. 2021 nous a fait beaucoup de mal, surtout en termes de parts de marché sur les pays clés : les États-Unis, le Japon, le Royaume-Uni, le Canada et les pays nordiques. Cela va nous permettre de revenir sur ces marchés et de consolider nos places à l’export. On va aussi retrouver des stocks plus confortables pour travailler mieux à l’avenir. On est sur des stocks qui alimenteront les 18 prochains mois, ce qui nous permettra d’aborder les marchés avec plus de sérénité ».

Selon vous, que peut-il se passer, notamment pour les vins de Chablis, dans les mois à venir avec deux dernières très bonnes récoltes ?

L.M. : « Le facteur prix va jouer. Je pense qu’il faut qu’on reste raisonnable. Après 2021, il y a eu des hausses importantes à cause de la conjoncture économique, l’inflation mais aussi parce qu’on devait faire face à ce qui s’était passé (petite récolte à cause de la grêle et du gel de 2021 N.D.L.R.). Il est difficile d’avoir des certitudes sur l’avenir. Si on reste raisonnable en termes de prix, je pense que cela se passera bien : il y a une vraie demande au niveau des vins, en particulier de Chablis, qui deviennent une vraie locomotive en Bourgogne. Je ne suis pas inquiet mais on doit rester prudent. On verra nos clients en début d’année et on en saura plus à ce moment-là ».

Cette année la quasi-totalité des vignerons ont pu faire du VCI. C’est important pour envisager l’avenir plus sereinement ?

L.M. : « Cela fait plusieurs années qu’il est possible de faire du VCI pour les vins de Chablis. C’est une vraie assurance récolte d’une certaine manière. On met l’équivalent de 20 % de la récolte de côté en Petit Chablis et en Chablis, des vins où il y a beaucoup de demande. On sait que c’est du vin qu’on pourra sortir l’année prochaine si jamais nous avions des catastrophes climatiques. Le VCI est très important et on aimerait aller plus loin dans les discussions, avec un système de réserve interprofessionnelle qui permettrait d’avoir une approche beaucoup plus pointue sur le marché. L’idée serait de piloter l’appellation pour être au plus proche des besoins et demandes des différents clients ».

Qu’est ce qui peut expliquer que la Bourgogne fasse le plein, en volume, contrairement à d’autres régions viticoles majeures en France ?

L.M. : « Notre région a été moins touchée par la maladie. Le mildiou a été très agressif cette année et on s’en est globalement beaucoup mieux sorti que d’autres régions. Je pense beaucoup au Bordelais qui a énormément souffert. Il y a aussi les facteurs climatiques : il a fait beaucoup plus chaud et sec dans le sud de la France. En Bourgogne, on n’a pas eu un « gros » été, avec de très fortes chaleurs. On a eu du beau temps, de la pluie, des températures plutôt modérées ce qui a permis à la vigne de répondre par une récolte favorable. Cela a été un peu plus compliqué sur septembre où il a fait très chaud et très sec. Il a fallu réagir assez vite au niveau des vendanges pour ne pas laisser aller le raisin vers une surmaturité. Mais ça, on a pu l’anticiper ».

On a eu 2021 qui a été catastrophique, puis 2022 qui était une belle année, suivie de 2023 qui est encore mieux. Qu’est ce qui se passe dans la tête d’un vigneron ? On est serein pour l’avenir ? On se dit qu’il faut faire attention et continuer à travailler en se rappelant que 2021 n’est pas si loin que ça et qu’on ne sait pas ce que donnera 2024 ?

L.M. : « On est content car 2023 était bien mais on n’est pas du tout dans l’optique de dire qu’on espère que 2024 sera encore mieux. On est serein d’un côté car on a la récolte et les stocks qui vont nous permettre de mieux travailler dans l’avenir. Mais on fait très attention aux années prochaines : comment on va pouvoir les aborder, comment on va devoir travailler, est-ce qu’on devra être encore plus pointu dans les techniques et le matériel pour faire face aux aléas climatiques et aux maladies ».

Pensez-vous que la France fait partie des pays les mieux armés pour développer une offre viticole satisfaisante, lorsqu’on voit tous les leviers qui ont été mis en place pour avoir à la fois du vin de qualité et en quantité ?

L.M. : « Oui. Aujourd’hui, je pense que la France doit même regarder vers l’avenir. Avec ce que l’on a au niveau de notre production nationale, on répond à cela, même si certaines régions vont devoir encore plus s’adapter, notamment aux aléas climatiques. Le train est en marche. Des recherches sont déjà lancées au niveau du BIVB par exemple, pour trouver les meilleurs porte-greffes, pérenniser le vignoble et pour sortir les appellations dans leurs personnalités. En France, on a l’image, la notoriété, maintenant il faudra s’adapter à demain et aller assez vite pour pouvoir être là encore dans 10 ou 15 ans et répondre à nos clients. On est armé pour cela ».

Que représente pour vous le fait de voir la France retrouver son statut de numéro 1 mondial de producteur de vin ?

L.M. : « C’est une fierté ! On travaille fort en France, on a un savoir-faire au niveau de nos vins. On sait que dans ce domaine, la France est regardée de très près par le monde entier ».