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Sécurité alimentaire

La Cour des comptes alerte sur des vulnérabilités critiques

Selon la Cour des comptes l'appareil productif alimentaire national semble relativement solide. Toutefois, certains éléments alertent sur des fragilités présentes ou en devenir.

Par Christophe Soulard
La Cour des comptes alerte sur des vulnérabilités critiques
Actuagri
Le rapport de la Cour des comptes montre à la fois des marges encore bien présentes pour l'approvisionnement en produits alimentaires de la population française, mais pointe aussi des fragilités préoccupantes.

Dans son rapport d'observations définitives (1), la Cour des comptes effectue le suivi de ses travaux de 2022 sur la sécurité des approvisionnements alimentaires. À première vue, l'appareil productif national dispose d'une marge de sécurité solide : le taux d'approvisionnement agricole global s'établit à 138 % en volume et dépasse 159 % en calories, garantissant une offre moyenne de 4 100 kcal par personne et par jour face à un besoin vital estimé à 2 220 kcal. Cette abondance repose sur la puissance des grandes cultures et de la filière céréalière, dont les stocks minimaux observés à l'étiage de juin couvrent 20 % de la consommation annuelle totale. Ils offrent un matelas suffisant pour la consommation humaine, qui n'en représente que 22 %. Ce socle est toutefois fragilisé par la réduction constante du foncier agricole (-4,4 % de surface en 24 ans) et la chute du nombre d'exploitations (-10,3 % en trois ans). Surtout, cette façade masque une dégradation marquée de la balance commerciale agroalimentaire, dont l'excédent a chuté de 59,8 % en trois ans, passant de 7,1 milliards d'euros sur la période 2019-2022 à seulement 2,8 milliards d'euros entre 2022 et 2025 sous l'effet des importations européennes. Pour les magistrats du chiffre, cette fragilisation s'accompagne d'une poussée de la précarité alimentaire : en 2024, 10,2 % de la population française n'avait pas les moyens de s'offrir un repas complet un jour sur deux (contre 6,3 % en 2021), un niveau dépassant la moyenne européenne.

Résilience et capacités agroalimentaires

Sous la surface des chiffres globaux, le système alimentaire national souffre de vulnérabilités majeures situées en amont de la production. La ferme France est totalement dépendante des importations de gaz naturel pour fabriquer ses engrais azotés et des tourteaux de soja pour la nutrition animale. De plus, l'autosuffisance est incomplète pour plusieurs catégories essentielles d'aliments : la France est déficitaire en fruits frais et transformés, tandis que des filières proches de l'équilibre comme les œufs (97 % d'approvisionnement) ou la volaille subissent des tensions, avec 98 % des importations d'œufs provenant d'Europe (Espagne, Pologne, Belgique). Un paradoxe touche aussi la viande bovine : autonome en bovins vifs exportés, la France doit importer du bœuf haché pour couvrir ses besoins. Face à ces dépendances, l'État a engagé 362,4 millions d'euros depuis 2022 pour l'innovation agricole et relancé en 2025 l'appel à projets « Résilience et capacités agroalimentaires » de France 2030, ciblant engrais et protéines alternatives. Cependant, les solutions souveraines peinent à passer à l'échelle industrielle, comme l'illustre la défaillance de la société Ynsect dans les protéines d'insectes. Enfin, l'efficacité des aides aux légumineuses fourragères s'érode (-18 % par bénéficiaire), incitant à nouveau au soja importé bon marché, note le rapport.

Gouvernance morcelée

Au-delà des facteurs matériels, la juridiction financière met en lumière des failles profondes dans la gouvernance et le pilotage des politiques publiques. Les diagnostics de vulnérabilité menés par l'État restent cloisonnés entre le ministère de l'Agriculture (MinAgri) pour la production, la Direction générale des entreprises (DGE) pour l'agroalimentaire et le Secrétariat général à la planification écologique (SGPE), sans vision intégrée « du champ à l'assiette » ni indicateur synthétique consolidé. Les tableaux de bord ministériels souffrent de deux lacunes majeures : l'absence de prise en compte de la qualité nutritionnelle des aliments et le manque d'anticipation des risques prospectifs. Alors que la population croît de 0,5 % par an et que le changement climatique menace de faire baisser les rendements du blé européen de 15 à 25 % d'ici 2100, les outils actuels demeurent aveugles à ces évolutions, dit en substance le rapport. De surcroît, la distribution alimentaire constitue un angle mort stratégique : malgré la transposition des directives européennes Résilience des entités critiques (REC) et Sécurité des réseaux et des systèmes d'information (NIS 2), révisant le régime des entités critiques, la grande distribution n'est pas reconnue comme un secteur d'importance vitale, alors qu'elle concentre des risques logistiques majeurs et des tensions sur les emballages dérivés du pétrole.

En ordre dispersé

S'agissant du suivi des recommandations de 2022, la Cour des comptes estime que le diagnostic des vulnérabilités n'a été que partiellement concrétisé, tandis que l'accompagnement des PME face aux crises n'a été appliqué que sur un plan formel, les conseils spécialisés de FranceAgriMer ne fournissant aucun soutien opérationnel direct. Des avancées existent, comme la loi d'orientation pour la souveraineté alimentaire de 2025, les conférences de souveraineté alimentaire lancées à Rungis en décembre 2025, la Stratégie nationale pour l'alimentation, la nutrition et le climat (Snanc) publiée début 2026, ou les 450 Projets alimentaires territoriaux (Pat). Mais ces initiatives évoluent encore en ordre dispersé. Pour surmonter ces obstacles, la Cour formule trois nouvelles recommandations à échéance 2026 : consolider les données d'approvisionnement et de composition nutritionnelle pour vérifier la satisfaction des besoins vitaux en cas de crise (DGPE/DGE) ; intégrer la sécurité des approvisionnements dans le futur Plan stratégique national de la PAC (DGPE) ; et inclure le secteur de la distribution alimentaire dans les diagnostics de vulnérabilité nationaux.

(1) Disponible sur le site www.ccomptes.fr