Accès au contenu
Dans le Morvan

Problème d'affouragement : Comme un hiver qui durerait dix mois...

En invitant la sous-préfète de Château-Chinon sur une exploitation bovine de Moux-en-Morvan, la FDSEA 58 et les JA ont voulu alerter sur la nécessité d'un soutien financier, quelques jours avant la tenue, à Paris, d'une réunion préparatoire au plan Sécheresse de l'État. La priorité est au nourrissage des bêtes.

Par Berty Robert
Problème d'affouragement : Comme un hiver qui durerait dix mois...
Normalement, à cette période de l'année, le bâtiment de stockage de fourrage du Gaec de Fontaine blanche est rempli. Cette année, le stock est déjà entamé depuis début juillet.

Le 14 août, le Parc naturel régional du Morvan diffusait un communiqué alertant sur les effets de la sécheresse. Il y était fait mention de cours d'eau très bas, voire à sec, et de menaces directes sur la survie d'espèces emblématiques de la région telles que la mulette perlière, une moule d'eau douce protégée, les écrevisses à pattes blanches ou les truites fario. On aurait pu ajouter à cette liste une autre espèce, non-protégée, celle-ci : l'éleveur de bovins allaitants. Parce que pour ces derniers, l'assèchement à l'œuvre depuis des semaines constitue aussi une menace vitale, en particulier parce qu'elle oblige à « taper » dans des réserves de fourrages normalement prévues pour passer l'hiver. Le 17 août, la FDSEA de la Nièvre et les Jeunes agriculteurs, représentés par Thomas Lemée, président des JA de Bourgogne-Franche-Comté (BFC), avaient convié la sous-préfète de Château-Chinon, Émilie Aquitaspace, à venir découvrir les conséquences directes de cette sécheresse dans une exploitation de Moux-en-Morvan. Rendez-vous avait été donné au Gaec de Fontaine Blanche, qui compte quatre associés : Éric Boucher, son épouse Valérie, leur fils Pierre et Laurent, le frère d'Éric. Était également présent Thierry Guyot, Conseiller départemental en charge de l'agriculture. Un des éleveurs participants à cette réunion, au milieu des prairies brûlées, avait une formule qui résumait bien la situation : « C'est un peu comme si on était dans un hiver qui durerait dix mois… » avec quasiment aucune production de fourrage.

Problème de disponibilité

La nécessité d'en trouver est la priorité absolue selon Thomas Lemée « mais, d'une part, face à la demande, les prix ont monté et surtout, la disponibilité fait défaut car la sécheresse concerne la France entière. Et même quand on va sur de la betterave ou de la patate, c'est introuvable ou inabordable. » Au Gaec de Fontaine Blanche on fait vêler une centaine de vaches par an sur 200 ha. « Nous avons commencé d'affourager au début du mois de juillet, précise Éric Boucher. Toutes les catégories d'animaux sont affouragées, parce qu'il n'y a plus rien dans les prairies. Nous donnons entre 2 t et 2,5 t de fourrage par jour, à un prix proche de 130 euros/t. C'est un coût de 300 euros par jour pour l'exploitation, juste pour le fourrage. La sécheresse nous coûte 10 000 euros par mois, sans compter les frais de transport du fourrage jusqu'aux prairies, de transport de l'eau pour les parcelles qui en sont dépourvues, et la surcharge de travail que cela réclame. » À cela s'ajoute la baisse des prix des bovins constatée ces derniers mois, notamment sur les broutards. Elle est évaluée à 400 euros par broutard, par rapport aux prix observés à la même période en 2025. Il faut aussi prendre en compte la hausse des carburants, celle du machinisme, des engrais…

Perte de performances

Sur le Gaec, le stock de fourrage est déjà bien entamé et il va falloir trouver des solutions pour préserver le stock prévu pour passer l'hiver. « En temps normal, poursuit Thomas Lemée, on affourage en hiver. Là, nous avons la menace d'avoir l'été, l'automne et l'hiver à passer et aucun éleveur ne peut le faire sans soutien. » Au-delà de la perte de fourrage, des animaux nourris pendant des mois avec de la paille auront des pertes en lactation, en Gain moyen quotidien (GMQ). Il y aura des broutards auxquels il manquera des kilos et peut-être des problèmes sur les naissances de veaux. « Nous attendons des réponses fortes et rapides, précise le président des JA BFC. Chacun doit prendre ses responsabilités (État, collectivités…) Il faut aussi que les décisions rapides soient prises sur les dérogations liées aux exploitations de jachères. Sur l'eau, il nous paraît assez logique de pouvoir en stocker lorsqu'il y en a de trop, afin de l'utiliser dans des périodes comme celle que nous connaissons actuellement, mais nous sommes confrontés à des blocages administratifs et même idéologiques dans certains cas. Résultat : on n'avance pas sur ces questions. 2026 sera dure mais on sait que ce type de situation va se représenter dans les années qui viennent. En attendant, l'urgence c'est d'aider les agriculteurs à passer le cap financièrement. » Ce qu'on peut craindre par rapport à cette situation, c'est que des éleveurs ayant besoin d'argent vendent des animaux, ce qui accroîtrait encore la dynamique de baisse des prix observée sur les bovins.

Faire entendre la voix de la Nièvre

Sur l'eau et notamment le vaste processus de référencement des cours d'eau du Morvan, source de confusions et de risque de sanction pour les agriculteurs, la sous-préfète a rappelé qu'un travail a été mené pour reconnaître le droit à l'erreur en l'espèce : « Il nous faut aussi référencer les étangs communaux qui pourraient être utilisés comme réserve d'incendie mais aussi pour l'abreuvement des bêtes. On doit travailler ensemble sur le long terme et sur ce référencement avec la Dreal et le Parc naturel du Morvan. » Du côté du Conseil départemental, Thierry Guyot insistait sur la nécessité de connaître les besoins afin de faire entendre la voix de la Nièvre au national : « nous voulons fournir au Préfet qui se rendra, le 27 août, à la réunion organisée par le ministère de l'Agriculture dans l'optique de la préparation du plan Sécheresse, tous les éléments qui pourront lui être utiles. Nous allons faire parvenir un courrier à la ministre de l'Agriculture afin de pousser les revendications spécifiques des agriculteurs du département. Nous devons faire monter en pression ces propositions pour que l'enveloppe budgétaire qui sera dédiée à la Nièvre soit la plus adaptée possible. » Oui, décidément, à côté de la mulette perlière, il va falloir sérieusement songer à assurer la pérennité de l'éleveur du Morvan.

Pire qu'en 1976 ou en 2003

Pire qu'en 1976 ou en 2003

Sur place, Pierre Bobin, éleveur retraité qui a connu les sécheresses de 1976 et 2003 s'avouait marqué par la situation actuelle. « À l’époque on s'était organisé auprès des secteurs de grandes cultures pour obtenir de la paille. En 76 on avait acheté de l'orge pour compléter la paille parce qu'il n'y avait quasiment pas de maïs dans le Morvan. En 1976 et en 2003, l'eau était revenue début septembre, mais cette année, on ne sait pas… Ces années-là, je n'avais jamais vu nos petits ruisseaux être à sec le soir. Là, c'est le cas. On croise les doigts pour que ça revienne mais les prairies sont détruites. Il faut aussi s'interroger sur le référencement des cours d'eau du Morvan opérés par l'administration. On ne peut plus parler de ça lorsqu'on n'a plus d'eau. Vous voulez référencer quoi ?… »

Et là-dessus, une grosse augmentation des fermages...

L'augmentation de 3,23 % de l'indice de fermage, selon un arrêté paru le 13 août, est un peu le coup de massue de trop dans ce contexte. Il s'établit pour 2026 à 127,04 (contre 123,06 en 2025). Le calcul de l’indice repose à 40 % sur l’évolution de l’inflation sur un an (+ 1,09 % entre 2024 et 2025) et à 60 % sur celle du revenu brut d’entreprise agricole (RBEA) rapporté à la surface depuis cinq ans (+ 4,72 % entre 2024 et 2025). 2026 marque ainsi la dixième année successive d’augmentation de l’indice national des fermages. Depuis 2009, il a grimpé de 27 %, n’ayant reculé qu’en 2016, 2017 et 2018. Pour des parcelles qui, dans certains cas, n'ont donné que pendant deux mois, la pilule passe mal…