Accès au contenu
Enseignement agricole

Jeunes et passionnées

Malgré la crise, le métier d’agriculteur suscite encore des vocations, parmi les filles et fils de paysans, mais pas que... Les étudiants «hors cadre familial» représentent plus de 70% des élèves au lycée agricole de Challuy, dont près de la moitié sont des femmes. Portraits d’itinéraires étudiants au féminin.
Par Lucie Lecointe
Jeunes et passionnées
Céline, 19 ans, a un caractère entier mais garde la tête sur les épaules «J’adore les vaches mais je veux gagner ma vie».
Céline, 19 ans, en 2ème année de BTS Productions Animales. Aussi loin qu’elle puisse se souvenir, Céline a toujours aidé son père agriculteur aux champs et avec les vaches... à ses risques et périls. «à l’âge de 2 ans et demi, j’aidais mon père à changer les vaches de champs. Là, une vache m’a chargée, mon père s’est interposé, je suis ressortie indemne et mon père a eu toutes les côtés cassées». Plus tard, Céline réalise qu’elle a échappé à la mort, et surmonte son appréhension. «Pour dominer ma peur, il fallait vraiment que j’aime les vaches». Ce métier technique, physique, ne lui fait pas peur. Grâce à son expérience familiale, elle connaît les avantages et inconvénients du métier: «Faut pas compter ses heures, faut être très travailleuse, par contre économiquement, il les faut compter ! Le métier doit rapporter ! J’adore les vaches mais je veux gagner ma vie». Céline souhaiterait travailler, mûrir son projet avant de reprendre la ferme familiale. Le BTS PA (Productions Animales) lui permet de ne se fermer aucune porte, «en cours, on a des bases fondamentales qu’on n’acquérirait pas autrement; et il faut du terrain aussi ! Aider sur l’exploitation familiale cela me permet d’avoir une vue complète sur tous les aspects du système ferme».

Léa, 19 ans, 2ème année de BTS ACSE. «Mon père était agriculteur. Les animaux, cela m’a toujours plu, toute petite déjà, j’essayais de tenir la fourche». Son bac STAV en poche, Léa quitte la région Rhônes-Alpes pour suivre son BTS dans la Nièvre «je voulais voir autre chose, d’autres productions». Léa envisage de faire une licence pro Conseil en élevage pour «passer de l’autre côté», travailler, avant de s’installer. Elle réfléchit déjà son projet d’installation en bovins allaitants en montagne et les moyens de valoriser la viande, «les bêtes sont nourries à l’herbe, cela rassure les acheteurs qui recherchent la qualité. Mon oncle est boucher: il y a du monde pour manger de la bonne viande !» Le projet prendra peut être, dans quelques années, des airs de famille «mon frère est cuisinier, peut être qu’à deux, on pourrait ouvrir une ferme-auberge-restaurant» se plaît à imaginer Léa.
«On voit beaucoup d’étudiants qui ont envie de s’installer, mais qui, avant, poussent leurs études, parfois jusqu’au niveau ingénieur, ils travaillent, mettent des sous de côté, et après une dizaine d’années, quand les parents libèrent la ferme, ils s’intallent. Certains étudiants suivent même ce chemin en couple», témoignent ainsi deux enseignants de l’EPL- CFA de Marmilhat dans le Puy-de-Dôme. Des années salariées mises à profit dans le conseil, dans une organisation para agricole ou chez un constructeur pour s’ouvrir l’esprit, mûrir son projet et développer ses compétences, techniques, commerciales, humaines, et parfois pour connaître les autres acteurs de la filière.

Aller voir ailleurs
Outre le travail salarié, les voyages et stages divers à l’étranger sont eux aussi très précieux pour qui souhaite s’installer: ouverture d’esprit, mise en perspective de sa propre stratégie d’exploitation, culture générale. «en 2ème année deux étudiants de BTS sont partis au Québec et deux vont partir en Roumanie», explique Stéphanie Moulin, coordonatrice BTS ACSE au LEGTA de Challuy, «ils reviennent avec des idées différentes sur l’exploitation de leurs parents; la plupart souhaitent repartir!» «Pourtant, beaucoup d’étudiants ne cherchent pas à aller voir d’autres systèmes», déplore Ludovic Dubuisson, responsable de formation BTS ACSE au CFPPA- CFAA de Besançon. La distance est un frein; certains préférant faire carrément leur apprentissage chez leurs parents.

Une crise des vocations?
La démographie agricole est en baisse, pourtant, l’EPL de Challuy n’enregistre aucun tassement des inscriptions. «Ce peut être l’effet d’une inertie, la situation est quand même très mauvaise, dans la filière allaitante, et sur notre zone géographique» s’inquiète Jean-Marc Guiberteau, le directeur d’établissement. L’objectif est donc de maintenir l’attrait des formations agricoles, dans un contexte de concurrence entre les établissements. Pour attirer les candidats au BTS, les établissements sont jugés sur la moyenne des résultats aux examens, la dynamique pédagogique, la qualité de l’accueil...

L’établissement cherche donc à cultiver les éléments différenciants: chambres individuelles dans la résidence étudiante, autonomie des étudiants la nuit et pour la cuisine, soutien aux initiatives des étudiants.

Pédagogie active
La pédagogie aussi se veut responsabilisante. Les étudiants ont l’initiative sur la stratégie et l’orientation de la production de l’atelier ovin; «nous allons mettre en place une deuxième saison d’agnelages, et les étudiants voudraient réfléchir à l’opportunité de vendre de l’agneau en direct, en caissettes», précise le directeur. Les étudiants de BTS ont déjà pris en charge le groupage des chaleurs, les saillies et maintenant les agnelages, sous la supervision des enseignants et du chef d’exploitation. Pour les agnelages, tout à été organisé pour que les étudiants soient eux-même à la manœuvre, de jour comme de nuit: planning des permanences organisant le roulement, chambres étudiantes et kitchennettes attenantes au bâtiment.... tout pour surveiller et intervenir. Ce vendredi après-midi, ce sont Audrey et Manon, toutes deux en première année de BTS Productions Animales, qui sont de permanence. Elles aident une brebis à mettre bas, conseillées par les salariés de l’exploitation: à quel moment intervenir, les premiers gestes, quand se retirer, quel ton de voix adopter pour s’adresser à la brebis... Autant de compétences que l’on n’acquière qu’ici, au plus près des animaux et dans l’action.

Une passion révelée «en faisant»
pour certains élèves et étudiants, l’expérience concrète, la découverte du métier agricole, agit comme un rélévateur. Pour ces profils, il faut bien souvent faire l’expérience de la conduite ou du soin aux animaux par exemple, pour découvrir que le métier plaît. Ainsi témoigne Audrey: «Quand j’ai fait de la génétique et de l’insémination, ça a été un peu comme une révélation, j’ai vu que le métier me plaisait, surtout au contact des ovins».

Manon, elle, aimait les animaux, «je me suis donc dirigée vers un bac STAV. Au départ, je pensais être vétérinaire, mais les études sont longues et sélectives... Je suis partie en BTS sans grand enthousiasme et finalement cela m’a plu ! Je ne sais pas encore ce que je vais faire après, mais je me laisse le temps de la réflexion».

Raccrochage scolaire

«En lycée professionnel, pour les filières avant ou niveau bac», témoigne Marcel Cottin, vice-président du Legta de Nevers Cosne Plagny, «trois différents profils d’élèves se côtoient». D’abord, un petit nombre qui a réfléchi à son orientation et dont les résultats sont satisfaisants, d’autres, plus nombreux, orientés par défaut, et enfin une troisième catégorie d’élèves en grande difficulté pour lesquels «l’Education nationale a baissé les bras». L’enseignement agricole, un levier contre le décrochage scolaire ? C’est ce que Marcel constate, avec un brin d’amertume, «la vocation formative passe parfois derrière la vocation sociale». L’enseignement agricole serait en effet une voix de raccrochage scolaire, dès la quatrième et la troisième techologique, pour continuer jusqu’au bac, voire au BTS. «Le contact avec la terre, le vivant, ça socialise, ça motive, ça responsabilise; on touche à beaucoup de choses et c’est positif pour des jeunes qui ont tendance à s’éloigner des contacts avec le vivant. L’enseignement agricole, pour ce qui est des filières professionnelles, a un vrai rôle social».