Interview de François Thibault, président du Crédit agricole Centre-Loire
Connaître et maîtriser son prix de revient pour être compétitif
François Thibault, président de la caisse régionale de Crédit agricole Centre-Loire revient sur les conséquences de la crise chez les agriculteurs. Pour lui l’agriculture a un défi à relever, celui de la compétitivité. La connaissance par l’agriculteur de ses coûts de productions pour se comparer et identifier ses marges de manœuvre est indispensable.
- Pouvez-vous nous rappeler le contexte dans lequel se tient la crise agricole aujourd’hui ?
François Thibault : «Les récoltes catastrophiques de l’année 2016 sur les trois départements ont été révélatrices d’une crise structurelle qui remonte à 2013. Les problèmes de qualité en 2015 et une baisse régulière des prix depuis 2013 ont eu comme conséquence une baisse du revenu.
L’année dernière, il n’y a eu ni la quantité ni la qualité. Les éleveurs ont moins subi les conséquences des accidents climatiques (mais leurs revenus sont structurellement bas depuis plusieurs années), ainsi que les viticulteurs (sauf ceux dont les vignes ont subi le gel) et quelques agriculteurs en cultures spécialisées. Il est nécessaire de prendre en compte la réalité du niveau des prix constaté ces dernières années pour adapter nos entreprises à ces conditions de marchés».
- Qu’est-ce que le Crédit Agricole conseille pour que les exploitations en difficultés retrouvent une santé financière ?
«Notre souhait est de maintenir les exploitations face aux mutations actuelles et valoriser la richesse de l’agriculture à travers les hommes qui y travaillent. L’agrandissement des exploitations n’est pas une fin en soi pour nos territoires. Il faut garder une taille humaine et transmissible et cela passe par un renforcement de la compétitivité des entreprises. Nous devons toujours avoir la préoccupation d’optimiser le coût de nos intrants et nos charges de structures de nos exploitations.
Au Crédit agricole Centre-Loire, malgré une baisse significative des revenus depuis 2013, nous avons constaté des investissements toujours soutenus même si un ralentissement a été amorcé dans la deuxième partie de l’année 2016 (baisse de - 16 %) et en début 2017 (baisse de - 31 %). Les prêts Agilor (pour le financement de matériels) sont toujours fortement utilisés.
Mais ces investissements engagent des charges en matériel élevées ! Et cela influe sur la compétitivité. L’agriculteur doit mener une réflexion sur la diminution des charges fixes, comment mieux les raisonner, en oubliant l’optimisation fiscale. Il y a un côté passionnel sur les charges qu’il faut dépasser. Le partage de moyens, la location, l’intervention des entreprises sont des pistes à étudier selon les exploitations.
Dans ce contexte se pose aussi la question du financement du foncier. Avec l’augmentation du prix du foncier, des investisseurs sont prêts à investir. Avec des taux bas, il y a un attrait, des avantages fiscaux et un actif qui se revalorise en permanence. Il faut sereinement travailler sur ces pistes. L’anticipation et l’organisation entre le patrimoine privé et professionnel avec les outils juridiques adaptés sont une réponse pour protéger les intérêts de l’agriculteur. L’appel à des investisseurs peut être éventuellement un moyen pour l’agriculteur d’arbitrer ses capacités d’investissement vers le capital de l’exploitation».
- Préconisez-vous le calcul du prix de revient sur chaque exploitation pour une meilleure compétitivité ?
«Il existe deux niveaux de réflexion pour les agriculteurs: d’un côté, le besoin d’optimiser l’existant avec le calcul du prix de revient et d’un autre côté, à moyen terme, le choix de la structure d’exploitation qui lui permettra de vivre demain.
En ce qui concerne l’optimisation de l’existant, il est important d’identifier ses marges de manœuvre. Il me semble utile de se faire aider par un diagnostic, d’accepter d’avoir un regard extérieur, de partager sur ses résultats techniques ou économiques en confiance avec des collègues ou de se doter d’outils de pilotage tels que le calcul des coûts de productions pour se situer et identifier ses marges de progression.
En ce qui concerne le moyen terme et l’évolution de sa structure d’exploitation, plusieurs pistes sont à envisager : développer de nouveaux ateliers, tout en évitant de nuire à l’activité principale ; mieux valoriser les productions à travers les circuits courts, mais cela reste des activités de niche au regard de la faible densité de population sur notre territoire.
En ce qui concerne l’agriculture biologique, il y a sûrement des opportunités à saisir face à la demande actuelle forte du marché et à l’écart important de prix avec les productions conventionnelles. Mais il faut être attentif et adopter une véritable approche économique sur ces productions qui répondent, elles aussi, aux contraintes de l’offre et de la demande. En effet, la surface en agriculture biologique s’élève à 1,5 millions d’hectares dont 0,5 dans deux ans seront convertis. Est-ce que les différents marchés en circuit court ou long seront en capacité d’écouler ces nouvelles productions tout en maintenant un écart de prix suffisamment attractif en faveur de l’agriculture biologique ? Quelle sera la posture de la grande distribution sur les prix face à une offre importante ? Quel sera l’impact de la concurrence étrangère ?
La recherche de compétitivité doit être présente pour l’intégralité des filières aussi bien en amont qu’en aval de la production avec deux objectifs : dégager un maximum de valeur ajoutée de la production au consommateur final et veiller à une répartition équitable de la valeur créée entre les différents maillons de la chaîne afin que les agriculteurs ne soient pas les seules variables d’ajustement en cas de crise».
- Le métier d’agriculteur est-il à un tournant ?
«Nous sommes entrés dans une période de fluctuation accrue des chiffres d’affaires. Les marges de manœuvres financières pour maintenir son exploitation sont de plus en plus étroites.
L’agriculteur a aussi davantage de contraintes. Il n’a pas droit à l’erreur. Il doit à la fois dégager une rentabilité malgré des cours volatils et renforcer la capacité de résistance de son entreprise en faisant appel à des outils et démarches tels que l’épargne de précaution en haut de cycle, le développement des solutions assurantielles, mais aussi imaginer de nouvelles réponses dans l’organisation du travail (salarié partagé, groupement de moyen…).
Il est important d’avoir à l’esprit que le niveau des prix mondiaux a tendance à se caler sur les producteurs les plus compétitifs. Avoir d’autres sources de revenus dans une exploitation est une hypothèse à envisager afin de mieux passer les crises demain pour vivre dans des conditions décentes.
Les conditions de travail sont aussi une préoccupation. Ainsi la reprise de l’exploitation laitière est de plus en plus difficile, avec peu de revenus et beaucoup de servitudes. Les laitiers ont un mode de vie que l’on passe trop souvent sous silence. Les formes sociétaires peuvent apporter des réponses pertinentes en la matière».
- Concrètement, comment allez-vous aider les agriculteurs en difficulté ?
«Avec les OPA le Crédit Agricole veille à être au plus près des exploitants agricoles et à les accompagner au mieux par les mesures spécifiques Crédit Agricole ou calées sur le dispositif de l’État. Les premières difficultés ont été identifiées dès 2014 en particulier sur l’élevage. Nous avions mis déjà en place un dispositif de détection en lien avec les présidents des caisses locales. Mais ensuite nous avons eu rapidement les premiers signes que de nombreux secteurs de l’agriculture n’allaient pas bien. Les présidents de caisses locales ont incité ceux qui avaient quelques difficultés à aller voir leur conseiller pour analyser la situation et ensuite agir.
2016 est arrivée sur une situation déjà dégradée. Nous avons reçu plus de 4 000 agriculteurs en agence pour effectuer un bilan précis de leur situation. Pour répondre à la demande nous avons renforcé les équipes en particulier en demandant à des anciens salariés récemment retraités de revenir quelques mois.
à l’encontre de l’orthodoxie bancaire qui conseille de diminuer les encours et d’augmenter les taux dans un secteur en crise, nous avons adopté une stratégie très volontariste. Le Conseil d’administration de Centre Loire a décidé d’accompagner au mieux chaque agriculteur : cela s’est traduit par l’augmentation de nos encours de crédit, la diminution des taux, la suppression des frais de dossiers sur les mesures d’accompagnement. Nous l’avons fait car
nous voulons maintenir un maximum d’agriculteurs sur nos départements.
Pour illustrer cet effort : quelques chiffres : depuis août 2016, 145 millions d’euros ont été débloqués sur les trois départements. Le dispositif année blanche a été surtout mis en place sur les situations dégradées sans capacité d’endettement supplémentaire. Cela représente plus de 12 millions d’euros débloqués pour 618 clients bénéficiaires de ce dispositif.
Aujourd’hui le flux des demandes diminue, même si nous devons faire face à quelques situations très difficiles qui bien souvent l’étaient déjà avant la crise. Nous constatons une forte capacité de résistance de nos clients agriculteurs en lien avec leur détermination face à l’adversité. Le Crédit agricole veillera à les accompagner dans la mutation de leur métier».
François Thibault : «Les récoltes catastrophiques de l’année 2016 sur les trois départements ont été révélatrices d’une crise structurelle qui remonte à 2013. Les problèmes de qualité en 2015 et une baisse régulière des prix depuis 2013 ont eu comme conséquence une baisse du revenu.
L’année dernière, il n’y a eu ni la quantité ni la qualité. Les éleveurs ont moins subi les conséquences des accidents climatiques (mais leurs revenus sont structurellement bas depuis plusieurs années), ainsi que les viticulteurs (sauf ceux dont les vignes ont subi le gel) et quelques agriculteurs en cultures spécialisées. Il est nécessaire de prendre en compte la réalité du niveau des prix constaté ces dernières années pour adapter nos entreprises à ces conditions de marchés».
- Qu’est-ce que le Crédit Agricole conseille pour que les exploitations en difficultés retrouvent une santé financière ?
«Notre souhait est de maintenir les exploitations face aux mutations actuelles et valoriser la richesse de l’agriculture à travers les hommes qui y travaillent. L’agrandissement des exploitations n’est pas une fin en soi pour nos territoires. Il faut garder une taille humaine et transmissible et cela passe par un renforcement de la compétitivité des entreprises. Nous devons toujours avoir la préoccupation d’optimiser le coût de nos intrants et nos charges de structures de nos exploitations.
Au Crédit agricole Centre-Loire, malgré une baisse significative des revenus depuis 2013, nous avons constaté des investissements toujours soutenus même si un ralentissement a été amorcé dans la deuxième partie de l’année 2016 (baisse de - 16 %) et en début 2017 (baisse de - 31 %). Les prêts Agilor (pour le financement de matériels) sont toujours fortement utilisés.
Mais ces investissements engagent des charges en matériel élevées ! Et cela influe sur la compétitivité. L’agriculteur doit mener une réflexion sur la diminution des charges fixes, comment mieux les raisonner, en oubliant l’optimisation fiscale. Il y a un côté passionnel sur les charges qu’il faut dépasser. Le partage de moyens, la location, l’intervention des entreprises sont des pistes à étudier selon les exploitations.
Dans ce contexte se pose aussi la question du financement du foncier. Avec l’augmentation du prix du foncier, des investisseurs sont prêts à investir. Avec des taux bas, il y a un attrait, des avantages fiscaux et un actif qui se revalorise en permanence. Il faut sereinement travailler sur ces pistes. L’anticipation et l’organisation entre le patrimoine privé et professionnel avec les outils juridiques adaptés sont une réponse pour protéger les intérêts de l’agriculteur. L’appel à des investisseurs peut être éventuellement un moyen pour l’agriculteur d’arbitrer ses capacités d’investissement vers le capital de l’exploitation».
- Préconisez-vous le calcul du prix de revient sur chaque exploitation pour une meilleure compétitivité ?
«Il existe deux niveaux de réflexion pour les agriculteurs: d’un côté, le besoin d’optimiser l’existant avec le calcul du prix de revient et d’un autre côté, à moyen terme, le choix de la structure d’exploitation qui lui permettra de vivre demain.
En ce qui concerne l’optimisation de l’existant, il est important d’identifier ses marges de manœuvre. Il me semble utile de se faire aider par un diagnostic, d’accepter d’avoir un regard extérieur, de partager sur ses résultats techniques ou économiques en confiance avec des collègues ou de se doter d’outils de pilotage tels que le calcul des coûts de productions pour se situer et identifier ses marges de progression.
En ce qui concerne le moyen terme et l’évolution de sa structure d’exploitation, plusieurs pistes sont à envisager : développer de nouveaux ateliers, tout en évitant de nuire à l’activité principale ; mieux valoriser les productions à travers les circuits courts, mais cela reste des activités de niche au regard de la faible densité de population sur notre territoire.
En ce qui concerne l’agriculture biologique, il y a sûrement des opportunités à saisir face à la demande actuelle forte du marché et à l’écart important de prix avec les productions conventionnelles. Mais il faut être attentif et adopter une véritable approche économique sur ces productions qui répondent, elles aussi, aux contraintes de l’offre et de la demande. En effet, la surface en agriculture biologique s’élève à 1,5 millions d’hectares dont 0,5 dans deux ans seront convertis. Est-ce que les différents marchés en circuit court ou long seront en capacité d’écouler ces nouvelles productions tout en maintenant un écart de prix suffisamment attractif en faveur de l’agriculture biologique ? Quelle sera la posture de la grande distribution sur les prix face à une offre importante ? Quel sera l’impact de la concurrence étrangère ?
La recherche de compétitivité doit être présente pour l’intégralité des filières aussi bien en amont qu’en aval de la production avec deux objectifs : dégager un maximum de valeur ajoutée de la production au consommateur final et veiller à une répartition équitable de la valeur créée entre les différents maillons de la chaîne afin que les agriculteurs ne soient pas les seules variables d’ajustement en cas de crise».
- Le métier d’agriculteur est-il à un tournant ?
«Nous sommes entrés dans une période de fluctuation accrue des chiffres d’affaires. Les marges de manœuvres financières pour maintenir son exploitation sont de plus en plus étroites.
L’agriculteur a aussi davantage de contraintes. Il n’a pas droit à l’erreur. Il doit à la fois dégager une rentabilité malgré des cours volatils et renforcer la capacité de résistance de son entreprise en faisant appel à des outils et démarches tels que l’épargne de précaution en haut de cycle, le développement des solutions assurantielles, mais aussi imaginer de nouvelles réponses dans l’organisation du travail (salarié partagé, groupement de moyen…).
Il est important d’avoir à l’esprit que le niveau des prix mondiaux a tendance à se caler sur les producteurs les plus compétitifs. Avoir d’autres sources de revenus dans une exploitation est une hypothèse à envisager afin de mieux passer les crises demain pour vivre dans des conditions décentes.
Les conditions de travail sont aussi une préoccupation. Ainsi la reprise de l’exploitation laitière est de plus en plus difficile, avec peu de revenus et beaucoup de servitudes. Les laitiers ont un mode de vie que l’on passe trop souvent sous silence. Les formes sociétaires peuvent apporter des réponses pertinentes en la matière».
- Concrètement, comment allez-vous aider les agriculteurs en difficulté ?
«Avec les OPA le Crédit Agricole veille à être au plus près des exploitants agricoles et à les accompagner au mieux par les mesures spécifiques Crédit Agricole ou calées sur le dispositif de l’État. Les premières difficultés ont été identifiées dès 2014 en particulier sur l’élevage. Nous avions mis déjà en place un dispositif de détection en lien avec les présidents des caisses locales. Mais ensuite nous avons eu rapidement les premiers signes que de nombreux secteurs de l’agriculture n’allaient pas bien. Les présidents de caisses locales ont incité ceux qui avaient quelques difficultés à aller voir leur conseiller pour analyser la situation et ensuite agir.
2016 est arrivée sur une situation déjà dégradée. Nous avons reçu plus de 4 000 agriculteurs en agence pour effectuer un bilan précis de leur situation. Pour répondre à la demande nous avons renforcé les équipes en particulier en demandant à des anciens salariés récemment retraités de revenir quelques mois.
à l’encontre de l’orthodoxie bancaire qui conseille de diminuer les encours et d’augmenter les taux dans un secteur en crise, nous avons adopté une stratégie très volontariste. Le Conseil d’administration de Centre Loire a décidé d’accompagner au mieux chaque agriculteur : cela s’est traduit par l’augmentation de nos encours de crédit, la diminution des taux, la suppression des frais de dossiers sur les mesures d’accompagnement. Nous l’avons fait car
nous voulons maintenir un maximum d’agriculteurs sur nos départements.
Pour illustrer cet effort : quelques chiffres : depuis août 2016, 145 millions d’euros ont été débloqués sur les trois départements. Le dispositif année blanche a été surtout mis en place sur les situations dégradées sans capacité d’endettement supplémentaire. Cela représente plus de 12 millions d’euros débloqués pour 618 clients bénéficiaires de ce dispositif.
Aujourd’hui le flux des demandes diminue, même si nous devons faire face à quelques situations très difficiles qui bien souvent l’étaient déjà avant la crise. Nous constatons une forte capacité de résistance de nos clients agriculteurs en lien avec leur détermination face à l’adversité. Le Crédit agricole veillera à les accompagner dans la mutation de leur métier».